dimanche 16 mai 2010

Gary s'incline devant Jouvet

Gary-Jouvet 45-51 @ Théâtre de la Commune
11.05.2010
D'après la correspondance Jouvet-Garry & Tulipe ou la Protestation de Romain Gary
Mise en scène : Gabriel Garran
Avec Audrey Bonnet, Guillaume Durieux, Jean-Paul Farré, Jean-Pierre Léonardini, Sava Lolov, Pierre Vial (de la Comédie-Française)

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  Un plateau judicieusement incliné au centre de la scène, deux fauteuils de théâtre côté cour-côté Jouvet, et une valise ou un fauteuil, côté jardin-côté Gary : d'emblée, le décor nous en apprend beaucoup sur ce qui va se jouer devant nous. Les échanges entre Romain Gary (Sava Lolov) et Louis Jouvet (Jean-Pierre Léonardini) de lettres et de flatteries sont entrecoupés par des extraits de la pièce de Romain Gary, Tulipe ou La Protestation, que celui-ci n'aura de cesse de travailler et de soumettre aux remarques du maître Jouvet pendant 6 ans et jusqu'à la mort de celui-ci en août 1951.
 
  Seulement voilà, le déséquilibre de ce dispositif apparemment séduisant survient dès que nous comprenons, au gré de leur inégale correspondance, que Jouvet n'a visiblement plus le même enthousiasme pour la pièce que ses premières lettres à Gary le laissaient penser. Son agacement devant l'insistance et l'arrogance de Gary est de moins en moins dissimulé et ses réponses finissent elles-mêmes par se faire de plus en plus espacées.

  Cette opposition qui les sépare et la supériorité de prestige et de sagesse de l'homme de théâtre sur l'homme de lettres se retrouvent aussi dans l'interprétation des comédiens. Jean-Pierre Léonardini campe dès la première lettre un Jouvet magnifique de sobriété et d'intelligence tandis que Sava Lolov choisit de s'appuyer davantage sur la suffisance et l'autosatisfaction de Gary et sur l'immense dévotion de l'écrivain pour Jouvet.

   Ainsi, le dispositif scénique choisi par Gabriel Garran et l'inégale aura des comédiens ne peuvent empêcher la révélation de l'échec de cette collaboration Gary/Jouvet. La mise en scène de Tulipe ou La Protestation, oeuvre mineure restée inachevée et dont de larges extraits se jouent au centre de la scène, illustre du même coup l'impuissance et l'errance désespérée de ses protagonistes sur fond de réflexions sur la Shoah et sur la naissance de l'impérialisme américain.
Jusqu'au 29 mai 2010 au Théâtre de la Commune - Aubervilliers.

samedi 15 mai 2010

Une belle maison à la poupée bien fragile

Une Maison de Poupée @ Nanterre-Amandiers
06.04.2010
Texte : Henrik Ibsen
Mise en scène : Jean-Louis Martinelli
Avec Marina Foïs, Alain Fromager, Laurent Grévill, Camille Japy, Grégoire Oestermann, Martine Vandeville.

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     Un décor très moderne (petit cocon terrien et menaçante tempête céleste), des enchaînements à la Resnais (tombe la neige...), un texte un peu réadapté, de belles robes et des talons hauts... C'était très bien parti pour me plaire cette affaire-là !
  
   Seulement voilà, dès que la belle Marina Foïs (Nora) a prononcé ses premiers mots, j'ai senti que ça n'allait pas être aussi facile que ça. J'ai toujours beaucoup aimé l'actrice au cinéma (dernièrement chez Maïwenn ou Honoré), mais pourquoi a-t-elle succombé au piège d'une diction aussi monocorde, qui a à ce point desservi son interprétation physique et qui a instauré un décalage trop visible avec les autres acteurs ? Je l'ignore et je le regrette, tant la mise en scène était par ailleurs particulièrement brillante.

   Il n'y eut guère que dans ses face à face avec Torvald (l'excellent Alain Fromager) que la voix de Nora finit heureusement par se placer sur une partition plus juste, plus douce, moins mécanique, et donc plus convaincante et plus bouleversante. Durant toute la pièce, le combat périlleux de Nora, malheureusement toujours d'actualité, est la conquête de son identité et de son indépendance, le long d'un parcours semé de craintes et de culpabililté. Du bonheur aveugle et naïf aux révélations permises par les intervenants extérieurs, nous assistons à l'émancipation d'une femme qui parvient à se détacher progressivement des règles de conduite, des modèles et des rôles figés imposés par la morale et la société.
  C'est finalement à la transformation lente, fébrile et sans cesse remise en question de cette gagnante qui ne se pose jamais comme triomphante que se reconnaissent l'efficacité et la grande justesse de la mise en scène de Jean-Louis Martinelli.

Extrait vidéo :

dimanche 9 mai 2010

Benjamin Biolay, souvent inspiré, toujours Superbe

Benjamin Biolay @ Casino de Paris
07.05.2010
En tournée pour l'album La Superbe (2009)
1ère partie : Le Prince Miiaou
Captation live du concert, réalisée par Laetitia Masson.

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    Neuf ans jour pour jour après la sortie de son premier album, Rose Kennedy, Benjamin Biolay était en concert au Casino de Paris le 7 mai, après le succès des concerts déjà donnés au même endroit en février dernier.

    Après une première partie énervée(-vante), répétitive mais fort heureusement très courte et un petit entracte pour que l'équipe technique installe câbles et micros, le concert commence dans le noir et les musiciens commencent à jouer tandis que la voix de Michel Aumont lit pour nous Pour écrire un seul vers, de Rainer Maria Rilke. Cette entrée en matière à propos de l'humilité de l'artiste face à la création permet à tout le monde de se concentrer et d'être attentif à ce qui va suivre.

    Et ce qui suit est incroyablement riche. Tout commence avec un Tout ça me tourmente captivant. Le ton est donné et Biolay enchaîne immédiatement avec Même si tu pars, de l'album A l'Origine, puis avec l'efficace Si tu suis mon regard, du dernier album.
Rejoignant régulièrement le piano, Biolay (et ses formidables musiciens !) alterne ensuite des titres plus intimistes, et donc plus émouvants, (Chère Inconnue, Des lendemains qui chantent, Ton Héritage...) et des chansons aux arrangements plus rythmiques, plus pop-rock, flirtant parfois avec l'électro (Lyon presqu'île, Prenons le large, Qu'est-ce que ça peut faire, L'espoir fait vivre, Assez parlé de moi). N'oublions pas La Superbe et A l'Origine, qui ont tous deux donné leurs titres à deux albums de Biolay, hypnotiques et enivrants.

   Très généreux dans son rapport au public et complice avec ses musiciens, libre de dire ce qu'il pense (son allusion au 21 avril 2002, "terrible jour où [il] pensai[t] qu'on avait touché le fond, que le pire était arrivé mais depuis, plus le temps passe, plus [il] en doute", a été très applaudie), libre de danser, de fumer, de se coucher sur scène, tel est en concert Benjamin Biolay, que je ne connaisais jusque là que pour ses disques et pour ses nombreuses et fructueuses collaborations.
   En guise de derniers rappels, il nous a régalé avec Négatif mais surtout avec un Padam enflammé, où il a été ovationné selon la logique de la chanson (cf ci-dessous). Brandt Rhapsodie, en duo avec Audrey Blanchet, harpiste/violoncelliste/choriste, a joliment conclu un concert d'une beauté, d'une émotion et d'une énergie à couper le souffle.

" J'attendais en vain
Que le monde entier m'acclame
Qu'il me déclare sa flamme
Dans une orgie haut de gamme
Padam Padam Padam Padam pam pam "

Présentation impersonnelle

     Lâchée dans le tout-Paris à la veille de ses 20 ans, cette J'Huppertienne y fréquente depuis, assidûment, les salles obscures, les files d'attentes des musées, les dorures théâtrales et les terrasses des cafés sous l'aile protectrice d'une belle et mystérieuse belge...


Mais elle n'en a pas pour autant oublié ses partitions, son appareil photo, les ratures de ses cahiers, ses livres de chevet... et sa chère Bretagne.